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Ebola : pourquoi une telle pidmie ?

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le 2 septembre 2014 /

Entretien avec le chercheur Sylvain Baize

L’épidémie du virus Ebola sévit en Afrique de l’Ouest depuis mars 2014. Le nombre total de personnes atteintes et par conséquent de décès est supérieur à l’ensemble de cas détectés depuis la découverte du virus en 1976. Sylvain Baize, directeur du Centre National de Référence des fièvres hémorragiques et directeur de l’équipe UBIVE (Unité de biologie des infections virales émergentes, Institut Pasteur, CIRI – Centre International de Recherche en Infectiologie), à Lyon, membre du Laboratoire d’Excellence ECOFECT nous apporte un éclairage sur cette crise sanitaire.

ECOFECT : Dès l’apparition de cas suspects de fièvre hémorragique en Guinée, au mois de mars 2014, vous vous êtes rendus avec votre équipe sur place pour identifier l’agent pathogène incriminé. Le virus Ebola Zaïre a ainsi été identifié dans le laboratoire P4 à Lyon dans les échantillons des premiers patients(1). Depuis, le nombre de cas n’a cessé d’augmenter et l’épidémie s’est étendue à plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Comment expliquez-vous cette situation ?


Sylvain Baize : D’une part la maladie a été diagnostiquée tardivement. Le premier patient atteint aurait contracté la maladie en décembre en manipulant probablement un cadavre de chauve-souris contaminée.
D’autre part, ces pays n’avaient jamais connu d’épidémie du virus Ebola auparavant. Les guinéens n’étaient pas du tout préparés à cela et n’avaient pas de connaissance sur la transmission de cette maladie. Il a fallu les sensibiliser et les informer dans l’urgence des bons gestes à adopter.
L’épidémie a failli s’arrêter à Conakry, capitale de la Guinée au mois d’avril-mai. Cependant la zone forestière a été moins bien gérée que la ville et des foyers infectieux sont malheureusement passés inaperçus. Quelques patients ont dû échapper à l’isolement. Des personnes en provenance des pays frontaliers ont sans doute assisté aux funérailles de patients atteints par la maladie. L’épidémie a ainsi redémarré en Guinée et s’est propagée au Sierra Leone et au Libéria.

Pourquoi le virus Ebola est-il apparu dans cette nouvelle partie de l’Afrique ?

Le Virus Ebola qui existe depuis des milliers d’années a été découvert en 1976 en Afrique centrale au Soudan et au Zaïre. Le réservoir ou hôte naturel de ce virus est la chauve-souris. Plusieurs espèces frugivores de chauve-souris sont porteuses du virus.
L’apparition du virus en Afrique de l’Ouest peut s’expliquer par la migration des chauves-souris ou une transmission du virus de proche en proche de colonie à colonie. La modification de l’écosystème local par le traçage de nouvelles routes par exemple va bouleverser l’habitat et peut aussi avoir un impact sur la faune. Les facteurs climatiques peuvent également entrer en ligne de compte.
En période de pénurie alimentaire pendant la saison sèche, les chimpanzés qui sont omnivores peuvent être amenés à manger des fruits souillés par les chauves-souris. L’introduction du virus chez l’homme se fait en général via les singes, par la manipulation de cadavres contaminés. La viande de singe mais aussi de chauves-souris est consommée en Afrique dans certaines régions.
On pourrait facilement éviter Ebola en ne consommant pas cette viande et en s’abstenant de toucher ou de ramasser les cadavres de ces animaux.

Quelle est la fréquence des épidémies d’Ebola ?

Depuis la découverte d’Ebola au Zaïre et au Soudan en 1976 et jusqu’en 1994, il n’y a pas eu de nouveaux cas détectés chez l’homme.
En 1994, un vétérinaire de l’OMS a constaté une mortalité anormale chez les chimpanzés en Côte d’Ivoire. Une nouvelle espèce du virus Ebola a été caractérisée, le Tai Forest qui n’a pas provoqué d’épidémie chez l’homme. Puis le virus Ebola Zaïre a resurgi en Afrique centrale en 1994, puis tous les ans jusqu’en 2002. On ne sait pas vraiment pourquoi. Dans ce laps de temps 5000 gorilles sont morts à cause du virus Ebola. Les singes ne survivent pas à Ebola comme l’homme.
Enfin en 2014, Ebola Zaïre réapparaît mais cette fois-ci en Afrique de l’Ouest.

Il vient de réapparaître dans un petit village forestier en république Démocratique du Congo. Est-ce lié à l’épidémie en Guinée ?

Non cela n’a pas a priori de lien épidémiologique avec l’Afrique de l’Ouest. Les contacts sont très peu probables entre ces régions. La forêt joue le rôle de cordon sanitaire.

Que sait-on de cette souche qui sévit en Afrique de l’Ouest ?

Il s’agit de la souche Ebola Zaïre qui présente environ 97 % d’homologie avec la souche isolée au Zaïre en 1976. Elle semble moins pathogène puisque le taux de mortalité est entre 50 et 60 % contre 80% habituellement.
Les études de phylogénie montrent que cette souche s’est séparée de celle d’Afrique centrale depuis 10 ans. Elle évolue de façon indépendante depuis 2004 en Guinée.
Cette souche donnerait aussi moins d’hémorragie.

Est-ce que cela signifierait que la maladie est moins contagieuse ?

Non. Un patient devient contagieux dès le premier symptôme de la maladie qui est généralement la fièvre et une grande fatigue. L’infection est systémique : tous les organes sont infectés par le virus. La transmission de la maladie se fait par la salive, la transpiration, le sang, le vomi, etc. Le moindre contact peut être contaminant et seules quelques particules virales suffisent. Les cadavres sont très contagieux et le restent longtemps, tant qu’ils ne sont pas enterrés.

Existe-t-il un risque que le mode de transmission se transforme, par exemple sous forme d’aérosols comme la grippe ?

Jusqu’à présent non. Le virus est persistant chez les chauves-souris depuis très longtemps. Il ne subit pas de grandes pressions sélectives. Ce qui pourrait faire muter le virus c’est le franchissement de barrières d’espèces. La transmission interhumaine est plutôt faible : un patient peut transmettre le virus à 4-5 personnes. La durée de l’épidémie actuelle (on estime qu’elle va encore durer 6 à 9 mois) et le nombre de cas que nous connaissons aujourd’hui pourraient faire évoluer le virus mais certainement pas dans l’immédiat.

Des personnes survivent, d’autres pas ? Pourquoi ?

Les survivants ont une réponse immunitaire efficace et rapide. Deux à trois jours après le développement de la maladie on connaît les chances de survie des patients. Est-ce que cela est génétique ? Cela provient-il de l’inoculum ? On ne sait pas trop.
Il existe aussi des individus infectés (on a retrouvé des particules de virus dans leurs globules blancs) qui ne développent pas les symptômes et qui éliminent le virus rapidement. Ils ne sont pas contagieux.

Comment peut-on augmenter les chances de survie des patients ?

Par une bonne prise en charge des symptômes : réhydratation, transfusion, réalimentation, traitement antibiotique… Le virus provoque une perméabilité musculaire qui est la porte d’entrée de toutes les bactéries opportunistes. De plus le système immunitaire des patients est très atteint. En une semaine, le virus est capable de détruire massivement les lymphocytes T (4 et 8) et B de son hôte.
On peut supposer qu’un patient qui a survécu est définitivement immunisé contre l’espèce de virus à laquelle il a été confronté.

A Lyon, quels sont vos activités et vos axes de recherche autour d’Ebola ?


Via le Centre National de Référence, nous avons du personnel qui travaille sur place en Afrique dans le laboratoire mobile européen. Nous participons également au réseau de surveillance en France par l’analyse de cas suspects.

Quel est le risque que l’épidémie s’installe dans notre pays ?

Un plan de surveillance a été mis en place. Les moyens de contrôle sont tels en France (dès qu’il y a une fièvre suspecte, le patient est isolé et diagnostiqué) que l’épidémie serait très rapidement contenue.

Et qu’en est-il de votre équipe de recherche UBIVE ?


Nous travaillons actuellement sur la fièvre hémorragique de lassa mais nous allons reprendre nos activités sur Ebola notamment sur le développement d’un nouveau candidat vaccin contre Ebola et la rougeole. L’association des deux présente un avantage économique important surtout en Afrique.

D’autres vaccins sont-ils à l’étude dans le monde ?

Oui deux autres mais ils ne présentent pas du tout les mêmes caractéristiques et sont moins polyvalents. Ils marchent bien sur le singe mais ne sont pas encore entrés en phase clinique 1.

Que vous apporte votre participation au LabEx ECOFECT ?

L’interface entre les écologues et les infectiologues est très pertinente. Cette interdisciplinarité au sein du LabEx permettrait par exemple de lancer des études de cartographie de la circulation du virus, de mieux connaître la dynamique de circulation des populations de chauves-souris, etc. Une « task force » sur les chauves-souris est en cours de réflexion et devrait se mettre en place prochainement au sein du LabEx.

(1) : Sylvain Baize et al. “Emergence of Zaire Ebola Virus Disease in Guinea - Preliminary Report.” New Engl J Med. 2014 Apr 16


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